Bon anniversaire

Paul et Charles Rebuffat. On est parfois sérieux quand on a dix-sept ans.

Paul et Charles Rebuffat. On est parfois sérieux quand on a dix-sept ans.

Nous sommes le 20 mars et aujourd’hui, mon père, Paul Rebuffat, aurait eu 97 ans. Il est mort à 45 ans, en 1965, et je n’arrive pas à me l’imaginer en vieillard. Sur cette photo, il a 17 ans et il pose en compagnie de son frère jumeau, Charles, lequel est mort à 60 ans, ce qui n’est pas un âge très avancé non plus et qui donc ne m’aide pas énormément dans cette projection uchronique, sans compter que s’ils se ressemblaient, ils n’étaient pas vrais jumeaux et personne ne les a jamais confondus.

J’ai souvent rêvé que mon père revenait comme ça subitement chez moi, un rêve récurrent mais toujours différent. Une fois il sonne à la porte, dit qu’il ne fait que passer et qu’il ne peut pas rester plus d’une heure. Une autre, il est amnésique et il ne sait pas ce qu’il a fait depuis 1965 (pourtant, il me reconnaît). Ou alors, soudain, j’entends sa voix dans un rêve dans lequel il apparaît soudain et me demande ce qu’il y fait. Il y a toujours une petite variante. Mais pour moi l’arrivée du printemps est toujours triste.

J’aurais aimé fêter ses cent ans dans trois ans. Aurait-il gardé toute sa tête? Je n’ose pas imaginer l’inverse, sans doute par superstition: j’ai peur que cela m’arrive. Je le vois assis avec une couverture écossaise sur les genoux. Mais quand je porte mon regard vers la tête, c’est un quadragénaire que je vois. Je suis bien plus vieux que lui. On me dit que je lui ressemble et que je n’ai qu’à regarder mon miroir. Mais parce que j’ai vu ma mère vieillir, le miroir me dit que désormais, c’est à elle que je ressemble.

P.S. Merci à ma sœur Michelle pour la photo. Papa est à gauche.

Le journal extime n°11 – paraît quand j’y pense.

L’anniversaire de Jean Le Silfo

Mais non, ce n'est pas son âge...

Mais non, ce n’est pas son âge…

Si vous allez sur sa page Facebook, vous constaterez que Jean Le Silfo est né le 29 février 1932. Il fête donc aujourd’hui ses 84 ans. Ce n’est pourtant que son 21ème anniversaire mais tel est le lot des personnes nées un 29 février.

Jean Le Silfo a beaucoup d’amis et a donc reçu sur son mur aujourd’hui un grand nombre de messages de félicitation pour son anniversaire.

Il me charge de remercier à son tour tous ces amis empressés, moi qui suis né le 4 septembre 1947, comme je l’ai déjà avoué dans mon blog 2015 qui s’orne d’ailleurs en frontispice d’une photo de la station 4 septembre du métro parisien. J’ai donc quinze ans et demi de moins que Jean Le Silfo, et si certes il force un peu le trait en se présentant sous les traits d’un dinosaure, je peux vous assurer que la différence d’âge ne se voit pas: on le dirait sexagénaire, exactement comme moi. Moi qui suis journaliste et qui ai écrit si souvent sous des pseudonymes, ainsi qu’il apparaît à la lecture de ma biographie autorisée.

Ceux qui soupçonneraient Jean Le Silfo de n’être qu’un avatar pourraient imaginer aussi que Silfo est le verlan de fossile et que ce Jean-là a des fils facétieux et impertinents. Les miens sont trop bien élevés pour choisir un sobriquet pareil pour leur vieux papa.

Le 4 septembre, Jean Le Silfo aura la plume ici-même pour répondre.

Le journal extime n°10 – paraît au moins tous les 29 février.

Lettre ouverte à Fleur Pellerin

Mon ami vous le dit: quelle chance de ne pas l'avoir encore lu!

Mon ami vous le dit: quelle chance de ne pas l’avoir encore lu!

Madame,

Je n’ai pas le plaisir de vous connaître personnellement, mais je me permets de vous écrire cette lettre ouverte (je vous en enverrai une autre sous pli fermé et personnel) parce que vos déclarations, en quittant le ministère de la Culture, m’ont touché. La République, c’est vrai, peut donner sa chance à une enfant née dans un bidonville et adoptée par une famille toute simple où les intellectuels ne sont pas légion. Dans ces circonstances-là très précisément, vous auriez pu être ma fille et cela explique sans doute cette émotion que j’ai ressentie. Je me suis rappelé avoir écrit un billet quand la bien-pensance a grondé à propos d’une ministre qui n’avait même pas lu Modiano alors que celui-ci venait d’être nobélisé. En voici un extrait.

Je suis un lecteur avide. J’aime lire. Je lis beaucoup. Je ne me sens pas heureux si je n’ai pas, dans ma bibliothèque, quelques livres d’avance encore vierges de mes yeux. Pire, j’aime la poésie et j’en lis (j’en écris aussi, d’ailleurs). En prime, j’aime Patrick Modiano et même s’il n’a pas révolutionné le roman et si ses livres se ressemblent peut-être un peu trop, je le lis encore. Eh bien la déclaration de Fleur Pellerin,  « Je n’ai jamais lu l’un de ses livres et depuis que je suis ministre, je n’ai plus le temps de lire », ne m’a pas choqué. Il fut un temps dans ma vie où moi aussi, j’ai manqué de temps pour lire. Pendant plusieurs années, je n’ai pour ainsi dire pratiquement rien lu d’autres que des journaux, des rapports ou des mémoires d’étudiant. Je n’avais pourtant pas l’impression de déchoir. J’allais très peu au cinéma, jamais au théâtre ou à l’opéra et encore moins au concert. Non, je n’étais pas ministre, mais journaliste, et mes loisirs, je les consacrais à mes deux plus jeunes enfants, notamment pour leur donner le goût de la lecture et de la poésie, du monde aussi et de la culture en général. En vacances, vite, je compensais un tout petit peu, grignotant de ci de là un roman ou une anthologie, voire me replongeant dans un classique que j’avais aimé. (Je n’ai jamais pu me résoudre à quitter totalement Emma Bovary.)

Le livre a ceci de supérieur (qu’il partage avec la musique) de comporter une part d’abstraction. Le livre et non rien que le roman: imaginer la voix du capitaine Haddock est stimulant. Et le trop-plein de précision du cinéma ne pousse pas à l’empathie nécessaire au peuplement intime des personnages d’un livre. L’empathie est indispensable dans la vie: elle permet de comprendre et de respecter l’autre en se mettant, serait-ce un moment, à sa place. La culture ne peut se résumer à une consommation, quelle qu’elle soit, et même à celle des romans de Modiano ou d’autres prix Nobel. La culture est multiforme et personne ne peut se targuer d’en posséder une qui soit universelle. L’important est qu’elle aide à se construire, à se déterminer, à réfléchir et même à apprendre à se passer d’elle momentanément.

Durant l’été 2014, en Bretagne, mon ami Éric, lui aussi dévoreur de bouquins, m’a offert un roman qu’il aimait et la dédicace manuscrite qu’il a laissée en page d’accueil m’a touché: « Quelle chance de ne l’avoir pas encore lu! ».

Par courrier privé, Madame, je vous donnerai quelques détails qui ne regardent pas l’univers entier car ils sont du ressort de la vie privée et même vous et moi, personnages publics chacun à notre échelle, la vôtre plus haute et plus glorieuse, avons droit à choisir ce que l’on ne dit pas. Et je joindrai un roman de Modiano à mon envoi non pas pour vous donner une leçon que vous ne méritez pas mais parce que j’aime partager ce que j’aime avec les gens que j’apprécie.

Veuillez, Madame, agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs, …

Le journal extime n° 9 – paraît quand bon me chante.

La guerre du nénufar

T'es qui, toi?

T’es qui, toi?

On me somme de prendre position dans ce qui est généralement appelé la guerre du nénuphar selon les uns ou du nénufar selon les autres, et c’est là tout le problème.

Ah, le nénuphar si joli avec son exotique ph…

Il y a dans nénuphar
Tout un mystère dont le fard
Se cache dans ces deux lettres
Qu’il ne faudrait pas omettre

Pas du tout, c’est un mot arabe, il faut faire comme Proust, le célèbre père de la madeleine, écrire nénufar…

C’est au beau mois de safar
Que j’aime les nénufars
Que reflète le miroir
Des eaux paisibles du soir

Je ne départage personne. En voulez-vous une preuve? Regardez la photographie. C’est un lotus.

Lotus ou nénuphars qui ornez les étangs
Les hommes en passant ne savent quel miracle
Vous fait terre et bateau et cherchent en peignant
À fixer pour toujours ce fragile spectacle

Les nymphéas sont des nénufars. Ou devrais-je écrire que les ninféas sont des nénuphars?

Vous avez entre les mains (tout est symbole) le numéro 8 du journal extime. Le neuf? Quand bon me semblera. Mais je vous préviendrai.

La mort, toujours recommencée

Marie avait souhaité des roses blanches.

Marie avait souhaité des roses blanches.

Tant sur le plan personnel que sur le plan public, la mort, en ce début d’année, est en pleine forme. Je ne parle même pas des terroristes dont les actions se délocalisent: je parle d’amis et de personnalités.

J’étais ce matin à la cérémonie funèbre de l’épouse d’un ami, au crematorium, à Uccle, et je me faisais la réflexion que ces cérémonies, elles aussi, avait changé, comme la perception de la mort et du deuil. Jadis (mais c’était naguère) le moment fort était l’instant où les portes s’ouvraient et où le cercueil glissait vers la chambre où, croyait-on, l’attendaient les flammes de la crémation. Cela se passait invariablement en mesure avec l’adagio d’Albinoni dans une version que je trouvais écœurante.

Peu à peu les cérémonies se sont allongées: les discours se multiplient, les musiques se diversifient. Une cérémonie doit en effet avoir une durée. Au fur et à mesure que la mort imminente ou inéluctable n’a plus été niée et cachée au malade (qui jouait la comédie, ayant compris, lui), c’est-à-dire à compter des années quatre-vingt, le deuil n’a plus été considéré comme une retraite du monde, comme s’il était honteux d’avoir un mort parmi ses proches. Dans les années soixante-dix, Vladimir Jankélévitch observait qu’il fallait mourir pianissimo et pour ainsi dire, sur la pointe des pieds. Désormais, le deuil, on le fait. Il y a des codes, bien sûr, tout ne varie pas complètement tout le temps, il subsiste toujours des restes d’habitudes et de coutumes perdues.

Mais en écoutant les hommages, tout à l’heure, je pensais aux deux morts célèbres de ces dernières heures, Ettore Scola et Michel Tournier, à qui j’ai emprunté cette expression de « journal extime ». Curieux personnage! On aurait dit qu’il s’était échappé du XVIIème siècle et pourtant parfois ces nouvelles avaient une étonnante modernité. Tout de même, comment pouvait-il se plaindre, en précisant qu’il ne se suiciderait pas, de la longueur de sa vie? Non, on ne vit jamais assez longtemps, donc comment pourrait-on vivre trop longtemps? Pour moi, toute vie est une apocope et je comprends à la limite mieux le suicide que cet ennui de vivre. D’ailleurs il suffit de relire le billet précédent pour s’en rendre compte:

Le sort de l’homme
C’est ça en somme
Rien n’est complet
Ni achevé.

Je n’aimais pas trop le bonhomme mais quel talent! S’il s’ennuyait, il aurait peut-être pu se procurer quelques films d’Ettore Scola? Je place « Une journée particulière » aussi de tous les autres. Là, il y avait de la vie, de l’envie de vivre, malgré l’horreur, l’asservissement, la dictature, l’arbitraire et l’intolérance. Oui, en ce jour où Hitler visitait Mussolini, à Rome, il y avait des gens qui vivaient non pas contre eux, mais en les oubliant, l’espace d’une journée, d’une étreinte, d’un souvenir qui resterait, on le sent bien, comme la preuve que la vie vaut la peine d’être vécue.

Le journal extime n°6 – paraît à chaque fois qu’une journée est particulière.

Le sort de l’homme

Encore quelques photons, Messire, je vous prie!

Encore quelques photons, Messire, je vous prie!

Robot Phylae
Tu vas crever
Car tes cellules
Sont toutes nulles

Sans le soleil
On est pareil
Sur la comète
Ou la planète

Le sort de l’homme
C’est ça en somme
Tout est prévu
Sauf l’imprévu

De très beaux rêves
Avant qu’on crève
Réalisés
Plus qu’à moitié

Car ce qui manque
Au saltimbanque
C’est trois fois rien
Tout allait bien

Mais à la fin
Ce gros malin
Doit bien se dire
Que c’est délire

Il faut mourir
Sans tout finir
Sans tout maudire
Sans en souffrir

Robot Phylae
Tu vas claquer
Tu as donné
Mais pas assez

Le sort de l’homme
C’est ça en somme
Rien n’est complet
Ni achevé.

Le journal extime n°5 – paraît à la mort de chaque robot stellaire.

La royauté est abolie

Louis, je l'ai retrouvée!

Louis, je l’ai retrouvée!

En ce jour anniversaire du massacre à Charlie Hebdo, je peux timidement avancer une bonne nouvelle: depuis hier soir, chez moi, la royauté est abolie. Tirant les rois avec mes deux plus jeunes fils et un de leurs amis (bref, des gars de 18, 19 ans; je sais, ils ont passé l’âge et d’ailleurs ils ne raffolent pas des pâtisseries en général), j’ai coupé en quatre la mini-galette que j’avais achetée le jour même dans un supermarché du XXIème arrondissement (connu également sous son ancien nom d’Uccle) et nous avons consciencieusement et prudemment mâché chacun notre part. Et à notre vive stupeur, pas la moindre fève, pas la moindre petite figurine en porcelaine, pas la plus petite pièce d’or: rien. La couronne n’a pas été décernée. Nous avons tous crié « vive la République! ».

(Si quelque retardataire veut racheter à bon prix la couronne dont vous distinguez l’excellent état et l’élégance dans la photo, qu’il écrive au bureau du journal extime, qui transmettra. Merci.)

Le journal extime n°3 – paraît presque aussi souvent que le journal officiel.