Vieux pélican

Garçon, de quoi te doutais-tu?

Garçon, de quoi te doutais-tu?

Papa pied-noir
Maman wallonne
Il faudra voir
Ce que ça donne

Il est malin
Ce gamin-là
Il apprend bien
Il aime ça

C’est en Hollande
Qu’ils sont partis
À la demande
D’on ne sait qui

Papa travaille
Maman s’ennuie
Ça la tenaille
Elle le dit

C’est bien trop loin
De ses parents
Elle veut un coin
Équidistant

Petite sœur
Tu vas marcher ?
Un grand malheur
Nous a frappés

À Schéveningue
Lycée français
Jeune unilingue
Sans néerlandais

Airelle Éliane
Arjen et toi
Presque gitane
Ma Dragiça

Et puis Bruxelles
Arrachement
Ville nouvelle
Plus comme avant

Ici les gens
Ont l’air gentil
Mais leurs enfants…
C’est mal parti

Ah c’est facile
D’être premier
Puisque Motyl
S’en est allé

Je le retrouve
Sautant la classe
Lui il m’approuve
C’est l’as des as

Puis au lycée
Pas une fille
Mondes cachés
Mais qui s’épient

Toujours plus jeune
Que les copains
Moi je déjeune
À la maison

Ils ont seize ans
Vont au ciné
C’est déplaisant
Ça va passer

C’est la rhéto
Bientôt la fac
J’ai mon bateau
Je suis d’attaque

Une Flamande
M’apprend l’amour
Je me demande
À qui le tour

Mais la chimie
Dis-moi pourquoi ?
C’est une amie
Mon p’tit papa

Fais donc l’histoire
Ça t’irait mieux
Tu peux me croire
Mon petit vieux

Non non papa
Tu es chimiste
C’est pas pour ça
Et moi j’insiste

Mais mon papa
Mort en janvier
Ne verra pas
Mon vrai métier

J’écris je vis
Je ris je bouge
Mais j’étudie
Je deviens rouge

Mai 68
C’est décidé
Aller plus vite
Et travailler

Ah, journaliste,
Très indiqué !
Suis donc la piste
Des révoltés

Changer le monde
Vaste programme
Le monde gronde
Même les femmes

J’en épouse une
J’ai vingt-cinq ans
Et dans les dunes
Jouent mes enfants

Une maison
Des beaux quartiers
Retapissons
Le monde entier

Cette impatience
Face au pouvoir
J’ai la science
Vous allez voir

Ans immobiles
Tournant en rond
Tâches débiles
Comme c’est long

Je deviens star
C’est la justice
Qui par hasard
Fait mes délices

Un chroniqueur
Dit judiciaire
C’est mon bonheur
Ne plus se taire

Un couple casse
Déjà fêlé
Mais moi je passe
Sans trop pleurer

Mes deux enfants
À élever
C’est eux devant
Priorité

Un autre amour
Un vrai roman
Mais c’est très lourd
Et je me mens

J’insisterai
Et bien plus tard
Vous le verrez
Toute une histoire

C’est au Vietnam
Qu’ils seront nés
Mes Trung et Nam
Jumeaux bébés

Mais entre-temps
Placardisé
J’avais du temps
À occuper

Retour en fac
J’ai fait l’histoire
Sans aucun trac
Il faut le croire

(Si j’avais cru
En quelque dieu
J’aurais, ému,
Pensé au vieux)

Je vais trop vite
Et j’anticipe
Avant la suite
Quelques principes

Je crois en l’homme
J’aime les choses
Trop bonne pomme
Un monde rose

J’aime les gens
L’humanité
Au fil des ans
Va progresser

Les deux bébés
Ont bien grandi
(Ils sont allés
Tout seuls au ski)

J’ai cru mourir
J’ai arrêté
Sans coup férir
De travailler

J’étais grand chef
J’ai tout laissé
Pour faire bref
Jusqu’aux billets

Le seul trésor
Que j’ai gardé
Avant la mort
C’est respirer

Encore un couple
Qui se décolle
Je suis très souple
Mais pas si mol

Que vas-tu faire
De ton temps libre ?
Les êtres chers,
Leur équilibre…

Tu mens un brin
Tu vas aussi
Être gamin
Quelle idiotie

Vieux pélican
Tu veux donner
Mais dis-moi quand
Tu vas cesser

Jamais jamais
Je continue
Un peu moins frais
Je me remue

Jamais jamais
Je ralentis
Un peu plus laid
Et je survis.

Le journal extime n°7 – paraît à chaque fois qu’il sert d’autobiographie.

 

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