Gémellités

Frites

Comment s’exprime la douleur ? Comment, à un moment précis, vous envahit-elle sans qu’on puisse la maîtriser ? Est-il sain, d’ailleurs, d’essayer de la maîtriser ?

Hier soir, les larmes me sont venues aux yeux, irrépressibles, quand j’ai vu un jeune Parisien, trente ans peut-être, parler de Paris et de Bruxelles comme de deux villes jumelles. C’est ce que je ressens, naturellement, mais je pensais jusqu’à ce moment que c’était ma situation particulière qui commandait ce rapprochement. L’émotion, c’est de se dire, « Tiens, je ne suis pas le seul » et c’est d’ailleurs en partie pourquoi j’écris. J’espère toujours que quelqu’un quelque part, en me lisant, aura ce sentiment fugace et profond d’identité. J’aurai servi à quelque chose, à quelque chose d’autre que soulager ma propre douleur, puisque l’autre raison d’écrire relève de la catharsis.

Oui, villes jumelles, et tellement différentes pourtant, la gouaille et la zwanze, le côté pointu de la tour Eiffel et l’aspect rond de l’Atomium, la Seine à l’air et la Senne enterrée… mais aussi une même mégalomanie, le sentiment d’être le centre du monde et un amour profond de la vie, celle des terrasses et des spectacles, du bien manger et du bien paraître, puis ce désir de refaire le monde et de le discuter sans fin, ce goût de la chamaillerie teintée de mauvaise foi.

Ce matin, mes deux jumeaux, eux, ressemblaient à Paris et à Bruxelles. Semblables et différents.

Le premier était parti au cours, le second arrive. Il a passé la nuit chez son amoureuse et en revenant en voiture, il a croisé un corbillard. « D’habitude, quand je vois un corbillard, je me dis, tiens, un corbillard. Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’étais totalement ému. » Hier, il me disait que le 13 novembre l’avait plus touché que le 22 mars. Je lui ai parlé du syndrome de Londres : survivre à un événement brutal est parfois moins stressant que l’imaginer de l’extérieur, comme le montre l’exemple des Britanniques durant la seconde guerre mondiale. Il m’a regardé de ses grands yeux bruns et il m’a dit : « Tu te rends compte ! Devant le café Starbucks ! C’est là qu’on se donne toujours rendez-vous… ». Puis il est reparti, puisque l’université était ouverte et qu’il avait cours.

L’autre est ensuite revenu, son cours à lui étant terminé (ils ne font pas les mêmes études). Je regardais la télévision, les éditions spéciales et les journaux. Il s’est assis à côté de moi puis s’est réfugié dans mes bras. « Je ne supporte plus la bêtise, papa, les gens moyens qui se croient malins. » C’est un perfectionniste qui pense en alexandrins. Charlie l’avait bouleversé. Il a peur, lui aussi, de ne plus ressentir autant d’émotion cette fois. Mais il s’indigne devant une journaliste qui pose des questions insistantes à un témoin des faits quant à la douleur de retourner travailler sur les lieux du drame dès le lendemain et il répète comme une boutade : « Tu te rends compte ! J’ai échappé à la mort… » car il était à l’aéroport sept huit heures avant les faits. Mais plaisanter est un acte sérieux qui lui permet, à chaque fois qu’il en use comme d’une soupape, d’atténuer l’émotion qu’il essaie de canaliser par cette colère sourde qui bouillonne en lui.

J’aime Paris et Bruxelles.

Le journal extime n°13 – paraît trop souvent ces derniers temps.

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